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LE ROI, LES ANGES ET LES MOUCHES

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Cheikh A. Bamba

Extraits de « KHIDMA : La Vision Politique de Cheikh A. Bamba (Essai sur les Relations entre les Mourides et le Pouvoir Politique au Sénégal) » (pp. 112-117) de Serigne A. Aziz Mbacké.


(…) Une condition préalable au compromis des religieux avec le pouvoir politique tient à la qualité morale et spirituelle, à la sincérité et à la clairvoyance du dirigeant religieux habilité à procéder à ce compromis. (…) Ce sont notamment lesdites clauses qu’a clarifiées, il nous semble, Cheikh A. Bamba dans son ouvrage Jawhar Nafis (Le Joyau Précieux, v. 145-164) dans un passage où il précise les limites de la collaboration avec le pouvoir temporel (selon l’enseignement des grands maîtres), après avoir dénoncé assez sévèrement les dérives et compromissions commises par certaines catégories de religieux à son nom :

« Profiter [illicitement] de la religion, intercéder [une cause injuste] par intérêt, ainsi que retarder l’accomplissement d’un acte de dévotion [sont strictement prohibés]. Les pires des créatures sont assurément celles qui font fortune par le prétexte de la religion et qui vivent délibérément de cela.(…) Tout musulman majeur doit éviter la fréquentation d’un [dirigeant] corrompu ou d’avoir des rapports avec lui, sauf en cas de force majeure (darûriya). Car celui qui partage avec les corrompus leur bonheur ici-bas sera également associé à leur malheur dans l’Au-delà. Evitez donc de fréquenter ces gens, car le fait d’entretenir avec eux des relations constitue la pire des choses. Mais faire preuve de diplomatie (mudâra) envers eux est une chose méritoire, comme stipulé dans les Traditions Authentiques (hadith). Les limites de cette diplomatie consistent toutefois à coopérer avec eux sans jamais tomber dans les interdictions, que ce soit les actes blâmables (makrûh) ou prohibés (harâm). Mais n’est habilité à le faire que le guide religieux doté d’une connaissance parfaite, qui est intègre et qui ne se compromet jamais. Mais il ne convient point au savant malhonnête ou à l’ignorant de faire des compromis avec eux… » (Jawhar Nafis)

(…) Ainsi, si le choix du compromis des religieux avec le pouvoir politique s’avère nuisible pour le progrès de la Cité et celui de l’Islam (et n’arrangerait en réalité que les intérêts individuels de ses auteurs), il devient alors condamnable et coupable. C’est ce qui explique, dans un sens, le refus catégorique que Cheikh A. Bamba avait toujours opposé, durant sa jeunesse, à toute forme de collaboration, en dehors des cas extrêmes et de force majeure, avec les rois traditionnels Ceddo dont ils dénonçaient régulièrement les dérives et l’injustice, en contraste avec l’approche plus souple de son propre père et maître à cette époque.

Ce rejet, qui culmina avec Irkan (« Penche vers les portes des rois », m’ont-ils dit…), son poème de défiance envers aussi bien l’autorité temporelle que les marabouts collaborant avec celle-ci (pour des considérations, en général, crypto-personnelles ou traditionnelles, en dehors d’un intérêt prouvé pour l’Islam), est motivé, à notre sens, non seulement par sa répugnance naturelle à fréquenter les hauts lieux du pouvoir (qu’il appelait «jardins de Satan ») et leur clinquant (« rien ne m’intéresse si ce n’est la religion et la science », clamait-il avec force), par ses penchants naturels pour l’ascétisme (zuhd), l’attachement à l’unicité de Dieu (Tawhîd) et l’abandon confiant à Sa Toute-Puissance (Tawakul). Mais aussi par l’étape à laquelle il se trouvait sur son cheminement spirituel, qui n’en était qu’à ses prémices, il faut le rappeler. Une quelconque collaboration ou alliance prématurée avec le pouvoir en place, avant d’avoir réalisé pleinement la mission spirituelle et sociale à laquelle il s’était assignée et d’avoir atteint la maturation à laquelle il aspirait, l’aurait en réalité confiné au même sort de simple « marabout du Prince » qu’avait connu nombre de ses pairs et aurait ainsi compromis tout succès de réhabilitation des fondements de l’Islam et de renouveau culturel de son peuple. Les offres tentantes qui lui étaient régulièrement faites (dont la plus spectaculaire, qu’il rejeta publiquement, fut la charge de conseiller spécial du roi, en succession de son père) et les opportunités qui se présentaient à lui étaient ainsi considérées comme des pièges du Bas-monde à même d’entraver ses ambitions spirituelles, comme il le révéla plus tard :

« Lorsque le Bas-monde se dirigea vers moi durant [ma jeunesse], je le congédiai, me débarrassant ainsi de son carcan. Il me tourna ensuite le dos [à travers les dures épreuves qu’il me fit alors endurer],. Mais je ne m’en souciai point, convaincu qu’il était la demeure des ténèbres. Par la suite, il se retourna de nouveau vers moi [à travers les richesses et l’affluence des foules] alors que je m’étais déjà définitivement orienté vers Dieu qui pérennisa mes faveurs. » (Munawiru Sudûr, v. 45-47)

C’est ainsi que le jeune Cheikh A. Bamba dénonçait avec force et virulence l’attitude qu’il jugeait complice ou laxiste de beaucoup de marabouts contemporains, en se référant aux sévères avertissements et menaces du Prophète et des Vertueux Anciens, qu’il compila dans un recueil intitulé Silkul Jawâhir (Le Collier de Perles) :

« Celui qui joue au courtisan [auprès des gens du pouvoir] commet assurément une innovation blâmable (bid’a) »

« Autant il est obligatoire d’éviter les gens qui vivent dans les innovations blâmables et ne suivent que leurs passions, autant il est nécessaire d’éviter la fréquentation des gens du pouvoir à cause des risques de corruption de la religion que cela comporte. »

Le Prophète (PSL) a dit dans un hadith : « Il y aura après moi des détenteurs de pouvoir dont le danger [envers la foi] résidera constamment devant les portes à l’instar d’un chameau dans son enclos. »

Ibn Mas’ûd a dit : « Il est certaines personnes qui entrent chez un homme de pouvoir avec leur religion en entier et qui en ressortent totalement vides… »

Al Fudaylu a dit : « Nous avons appris à éviter les gens du pouvoir de la manière dont nous avons appris les sourates du Coran… »

Thuriyu a dit : « A chaque fois que vous verrez un savant prendre plaisir à la compagnie des gens du pouvoir, sachez alors qu’il est devenu un parfait brigand. »

Il a également dit : « Il existe en enfer une prison tellement horrible que même l’enfer en personne invoque la protection de Dieu contre elle soixante-dix fois par jour. Dieu a réservé cette geôle aux [religieux] complaisants qui rendent visite aux souverains [injustes] »

Il a également dit : « Prends bien garde à ce que [les gens du pouvoir] ne te trompent en te poussant à accorder injustement gain de cause à un coupable ou à accuser iniquement un innocent. Car ceci constitue, d’après le consensus de la majorité des pieux anciens, un appât de Satan qu’il tend aux érudits. » Il faut dire que ce risque de [jugement injuste] est pareillement étendu à tous les cas de figure, que ce fut le souverain qui ait fait appel à l’homme de science ou non, que la question pour laquelle il l’a appelé soit d’ordre religieux ou non.

Le Prophète (PSL) a dit : « A la fin des temps, il existera des savants qui inciteront publiquement les gens à s’attacher à l’Au-delà alors qu’eux-mêmes ne s’y attacheront nullement. Des savants qui exhorteront à l’ascèse sans être eux-mêmes ascètes et qui interdiront les compromis injustes avec les gens du pouvoir sans s’interdire eux-mêmes d’y céder. »

Le Prophète (PSL) a également dit : « Dieu aime un souverain qui recherche sincèrement la compagnie des savants car cela peut l’inciter à s’attacher aux réalités de l’Au-delà. Mais Il se met en colère contre les savants qui briguent la compagnie des souverains car cela aura pour effet d’inciter [ces savants] à s’attacher à ce bas-monde »

Abu Hâzim a dit : « Le meilleur des souverains est celui qui aime sincèrement les savants et le pire des savants celui qui aime les tenants d’un pouvoir [injuste]… »

Fortement imprégné de ces enseignements et des principes d’intégrité morale et de détachement envers le « clinquant de ce bas-monde » qu’ils véhiculent, Cheikh A. Bamba ne manquait nulle occasion de manifester sa résistance et sa dignité sans concession face aux multiples tentations et faciles opportunités lui étant alors exposées. Ce qui ne manquait nullement, l’on s’en doute, de provoquer l’incompréhension et même l’hostilité de son entourage. Comme le prouvent les nombreux récits sur ce thème figurant dans ses biographies (Irwâ’u Nadîm, Minanu Bâqil Qadîm etc.) : refus de consommer les biens d’origine douteuse à ses yeux provenant de la cour royale, rejet de l’offre du roi Samba Laobé de le ramener dans sa cour avec l’autorisation de son père, sa fatwa sur l’illicité du butin saisi par l’armée de Lat-Dior lors de la bataille de Samba Sadio, son aversion de se rendre à la cour lorsque son père l’y envoyait etc.

Ce comportement, considéré à l’époque comme hautement singulier et même le signe d’une stupidité ou d’une certaine déficience mentale (se référer à son poème « Khâlô safihun » (« « C’est un insensé ! » disent-ils… »)), est résumé par les anecdotes suivantes rapportées par Cheikh M. Lamine Diop Dagana : « En ce temps, le Damel [Lat-Dior] cherchait par des moyens attractifs à attirer [le Cheikh] chez lui, en lui écrivant ou en lui envoyant des émissaires. Mais le Cheikh refusait systématiquement [de répondre] aux envoyés du Damel. Une fois, il dit à l’un d’entre eux : « Dis au Damel que j’ai honte que les anges me voient aller chez un autre [roi] que Dieu.» D’autre part, Adama Sall, un des plus anciens disciples mourides, qui fut originaire du Djolof, a affirmé qu’il avait lui-même transmis au Damel la dernière réponse d’Ahmadou Bamba et qu’elle contenait ceci : «Muhammad Ibn Maslama a dit :

« Le savant musulman qui brigue les faveurs d’un souverain ressemble à une mouche qui se nourrit d’un excrément…».»

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