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République Sénégalaise [Par A. Aziz Mbacké Majalis]

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A l’occasion de la célébration du 61e anniversaire de la fête de l’indépendance du Sénégal et en réponse à une récente publication d’un collectif d’intellectuels sénégalais, intitulée « Appel pour la république », il nous a paru intéressant de publier les extraits ci-dessous de l’ouvrage de A. Aziz Mbacké Majalis « KHIDMA : La Vision Politique de Cheikh Ahmadou Bamba (Essai sur les Relations entre les Mourides et le Pouvoir Politique au Sénégal) » (Editions Majalis, 2011). Lesdits extraits, constituant, à notre sens, l’une des plus pertinentes contributions intellectuelles et critiques sur le débat en cours, ressuscité par les récentes manifestations populaires contre le régime, de la nécessaire refondation de nos institutions, pour le progrès du peuple sénégalais…

 * * *

« A notre avis, le Sénégal souffre plus et avant tout d’une crise de comportement et d’inadéquation de son système de valeurs officiel que d’une véritable crise des valeurs en tant que telle. Crise systémique sustentée par une certaine inadaptation et une contradiction manifeste entre, d’une part, les valeurs culturelles, spirituelles et historiques auxquelles s’identifie profondément son peuple et, d’autre part, sa théorie politique fondée sur un système de pensée foncièrement opposé à ces mêmes valeurs ou favorisant au contraire, dans la praxis, nos valeurs culturelles les plus négatives. Relever cela ne signifie nullement, il faut le préciser, la remise en cause de certains acquis importants de la « civilisation universelle », ni une tentative puérile de s’enfermer dans des schémas non viables, sous prétexte d’une « authenticité » fictive ou manichéenne (notre système de valeurs ayant également ses insuffisances flagrantes). Mais cela revient simplement, surtout pour les milieux intellectuels, au devoir de s’interroger désormais sincèrement  et un peu plus profondément sur la relativité des valeurs de la République héritées, pour l’essentiel, de la Révolution française et surtout la formulation de sa laïcité extrémiste et inadaptée, au lieu de persévérer à répercuter si inconsidérément les idées de maîtres à penser pour qui Dieu et la véritable spiritualité sont juste une variable, un détail. Quid aujourd’hui de l’universalité si encensée des valeurs de cette République et sa prétention universaliste à décliner celle des droits de l’Homme, partout et en tout temps, alors que les principaux héritiers de cette même République n’hésitent plus à poser ouvertement, au vingt-et-unième siècle, le débat sur « l’identité nationale en France » ? Pourquoi et au nom de quoi notre nation devrait-elle continuer à se réclamer d’une histoire et d’un système politique né de la Révolution française de 1789, œuvre des Rousseau et Voltaire, de Robespierre et de ses jacobins, alors qu’elle se reconnaît plutôt héritière d’une autre révolution : la Révolution Sénégalaise de 1895,  celle de Cheikh A. Bamba, d’El Hadj Malick Sy et d’autres valeureux artisans du Siècle Sénégalais des Lumières ? Ne fûmes-nous pas politiquement « mal partis » dès le moment même où nous avons bifurqué (serait-ce involontairement) notre trajectoire historique et politique vers celle d’autres peuples et civilisations, quels que puissent être leur apport scientifique et technique ou leur mérite, surtout si ces civilisations ont bâti leur « prestige » sur nous autour de valeurs antinomiques à la foi et à l’essentiel de nos principes de base ?

Il ne s’agit nullement pour nous de réclamer une république « islamique », ou même pis « mouride », au sens primaire et « sectaire » où l’on entend habituellement ces notions, ni de négliger la partition jouée par les religieux dans les processus de consolidation du système actuel, quelles que puissent être leurs motivations. Mais il s’agit plutôt, à ce niveau du débat du moins, de nous interroger simplement sur le véritable apport qu’un système politique basé sur la Khidma (se mettre au service des créatures et de la Cité pour la Face de Dieu), ou d’autres perspectives endogènes de notre société, peut générer s’il était adopté ou se généralisait au Sénégal.

L’on dénonce fréquemment, dans l’imagerie populaire et dans nos médias, le manque de « civisme », l’«indiscipline » ou le « laxisme » (bëgg lu yomb) des sénégalais, aussi bien dans leur travail que dans leur comportement quotidien. Comme si ces caractères constituaient un mal national inné et fatal auquel il n’existerait point d’antidote endogène à même de pousser ces mêmes sénégalais à transcender ces défauts et à se dépasser chaque fois que les conditions requises étaient réunies. Mais ceux qui les (auto)critiquent ainsi ont-ils jamais observé ces mêmes sénégalais à l’œuvre, par exemple, dans les grands projets mourides, admiré leur esprit de sacrifice et d’abnégation extraordinaire, en acceptant volontairement d’abandonner pendant des semaines, voire des mois, tout confort et tout « laxisme » pour servir bénévolement la cause de l’Islam ? Ont-ils constaté leur auto-discipline spontanée et leur ardeur (pastéef) dans le labeur, leur capacité d’organisation (même si celle-ci demande à être améliorée) pour exécuter en quelques jours, dans l’unité, la fraternité et le « civisme » des tâches qui demanderaient normalement beaucoup plus de temps à être achevées ? Ne sont-ce pas ces mêmes sénégalais (prétendument « paresseux et laxistes ») qui avaient déjà construit eux-mêmes, dans les années trente, les 50 kms de voie ferrée qui allaient relier Diourbel à Touba (une première en Afrique), pour les besoins de leur mosquée ? Cette mosquée, l’une des plus grandes d’Afrique (notre « Monument de la Renaissance Africaine »), qu’ils ont mis une quarantaine d’années à construire pierre par pierre, en rassemblant bénévolement leurs propres forces et leurs modestes moyens ? Dans quelle ville du tiers monde ou d’Afrique voit-on des chefs religieux et leurs disciples, citoyens de cette ville, entreprendre de réaliser eux-mêmes des infrastructures routières à coup de milliards, des groupements de disciples (dahiras) y financer des hôpitaux et d’autres structures sanitaires, des marabouts tenter de financer des universités et d’autres grands travaux, en se basant d’abord sur leurs propres ressources, jusqu’à réussir à en faire, en moins de cent ans, la seconde ville du pays et celle dont la progression démographique est la plus fulgurante en Afrique ? N’est-ce point, encore une fois, cette même ardeur à œuvrer dans la Voie de Dieu, à travers la Khidma, qui éleva, dans le passé, le Sénégal à l’une de ses rares premières places en matière économique dans le monde ; à savoir celle de premier pays producteur d’arachide, grâce au boom agricole entraîné par la dynamique de production et de colonisation des terres par le « front pionnier mouride » (même si celle-ci ne se fit pas toujours avec l’expertise agronomique requise) ? Imaginons maintenant que cette capacité d’engagement autonome et ce volontarisme, ce potentiel de Khidma, qui fit en moins d’un siècle d’un modeste village éloigné de tout centre urbain ou ferroviaire, d’un hameau pratiquement sans eau, isolé au milieu d’une contrée sauvage, la seconde ville du pays, au point de concurrencer aujourd’hui la capitale sur maints domaines, que cette force donc soit mise au service de tous les projets de la nation et soit érigée en principe de base de notre système politique… Cette même force, mieux organisée, encadrée et débarrassée de certaines pesanteurs sociologiques et antivaleurs culturelles, ne pourrait-elle pas également faire du Sénégal, en moins de cent ans, l’un des pays d’Afrique les plus avancés sur tous les plans ? Imaginons que tous les fils de ce pays aient une ferveur et une passion pour le Sénégal similaire à celle que les mourides ont pour leur ville sainte, un civisme aussi fort que leur esprit de sacrifice à s’engager (physiquement, financièrement et intellectuellement) pour les projets de leur communauté… Imaginons que la majorité de nos ministres, de nos députés, de nos juges, de nos médecins, de nos professeurs, de nos ingénieurs, de nos ouvriers, de nos étudiants perçoivent leur mission comme un sacerdoce quotidien auquel ils se consacrent avec l’exaltation, l’abnégation et l’esprit de sacrifice des véritables Baye-Fall ! Imaginons que les orientations politiques et économiques du pays soient dotées, auprès des populations, de la force morale, symbolique et spontanée d’un « Ndigël » (sans schématiser la portée intangible de celui-ci) et ne soient plus perçues, comme c’est souvent le cas, comme des mesures abstraites auxquelles l’on ne se conformerait que par simple intérêt ou par peur de la loi ? Le potentiel d’engagement et d’organisation des mourides (pour reprendre cet exemple), l’un des plus importants du pays, en dépit des pesanteurs internes et externes encore persistantes (comme leur relative désorganisation et certaines dérives auxquelles, certes, il faudra préalablement et sérieusement tenter de remédier), est-il condamné à ne jamais être pleinement exploité pour le bien-être de toute la nation, mourides et non mourides confondus, Tidianes, Khadres, Layènes, Niassènes, musulmans comme chrétiens, croyants comme animistes, toutes ethnies et races confondues, de la manière dont les valeurs de travail protestantes ont bénéficié à toute l’Angleterre, protestants et non protestants réunis ? Serons-nous donc éternellement condamnés à ne jamais nous inspirer des véritables valeurs transmises par nos grands penseurs dans l’élaboration de notre système politique et dans les stratégies régissant la marche de notre pays ? La puissance des « confréries », celle de l’ensemble des communautés religieuses du pays, resterait-elle perpétuellement confinée dans le seul rôle de « faiseurs de rois », de « congratulateurs » ou même de stabilisateurs sociaux, sans contribuer pleinement, de façon aussi volontariste que n’importe quel autre levier de développement, dans tous les domaines où leur intervention serait infiniment plus utile et plus efficace ? Surtout si l’on sait que l’un des facteurs motivants les plus déterminants du sénégalais demeure encore le facteur religieux, malgré la crise morale croissante, et que notre pays ne dispose comme principale ressource naturelle que la qualité de ses ressources humaines et ne possède qu’une seule énergie infiniment renouvelable : les valeurs fortes héritées de ses Grands Hommes… 

Ceci est la raison pour laquelle nous trouvons tout simplement insuffisant et de mauvaise foi l’argument neutralisant souvent avancé de la « laïcité républicaine » à la sénégalaise, qui perpétue actuellement le statu quo politique et continue d’opposer artificiellement les communautés religieuses du pays, en diabolisant sciemment et en excluant tout choix de valeurs émanant de l’une d’entre elles, sous prétexte d’un prétendu « équilibre confrérique ». Dans la simple mesure où cet argument promeut, en lieu et place, le choix arbitraire d’idées et de perspectives élaborées par d’autres maîtres à penser appartenant à d’autres cultures ou « confréries républicaines », athées, maçonniques ou déistes. Persister dans le refus d’enseigner aux jeunes générations et aux futurs fils de ce pays les remarquables Masâlikul Jinân (Itinéraires du Paradis) de Cheikh A. Bamba, le brillant Kifâya ar-Râghibîn  d’El Hadj Malick Sy, le Jâmihul Jawâmihu (Le Recueil des Recueils) de Cheikh Ibrahim Niasse, les sermons mémorables de Seydina Limâmou Laye et d’autres œuvres magistrales (en morale, en système social et politique etc.) de nos grands penseurs, sous le fallacieux argument d’une forme de laïcité inadaptée, tout en continuant à y enseigner doctement « Le Candide » de Voltaire, « Les Précieuses Ridicules » de Molière ou « Le Cahier d’un Retour Natal » de Césaire, constitue une ahurissante anomalie que tout peuple mature se doit de remettre en question. Comment, dès lors, s’étonner que la schizophrénie culturelle qui frappe une bonne partie de nos élites (très éloignée de l’heureux « métissage » tant chanté) et une grande partie de notre peuple (à travers, notamment, certaines valeurs matérialistes promues dans les médias populaires, mais également, il faut le reconnaître, une culture indissociée de l’arabité chez certains milieux arabisants) ait mené beaucoup d’entre nous à ne plus savoir qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons ? Comment une nation, qui se trouve quotidiennement obligée de porter les habits taillés pour d’autres personnages, astreinte de monter, aussi fantasquement accoutrée, sur une scène mondialisée à laquelle elle ne s’est pas assez préparée, pour jouer un rôle burlesque dont les dialogues furent écrits dans une langue non maîtrisée, pourrait-elle offrir un spectacle autre que grotesque au monde et à l’Histoire ? (…)

En définitive, le problème de fond, pour nous, revient plutôt à une question de reformulation des fondements et des principes actuels de notre république, qui, loin de la sacralisation à laquelle la plupart de nos intellectuels tendent actuellement à la placer dans le débat et que nous récusons sans complexe, ne doivent plus être l’émanation d’une pensée unique essentiellement exogène fondatrice d’une « République du Sénégal » hybride, mais plutôt l’expression volontaire et lucide de valeurs culturelles et spirituelles largement partagées « par le peuple et pour le peuple sénégalais » qui seraient, enfin, les fondements d’une véritable « République sénégalaise ». De l’exacte manière dont il existe une « République française » (et non une « République de France ») fondée sur les valeurs revendiquées par la nation française et auxquelles son peuple s’identifie et se reconnaît historiquement. Ni plus, ni moins. De l’exacte manière dont il existe, de par le monde, plusieurs types de systèmes politiques se fondant principalement sur le « génie » et les valeurs fondamentales de leurs propres peuples avant d’intégrer les nécessaires ferments externes. Une République Sénégalaise qui ne serait plus un simple plâtre idéologique ayant  pour devise officielle « Un Peuple – Un But – Une Foi » (en écho au fameux triptyque « Liberté – Egalité – Fraternité » de Robespierre) mais qui gravera sur ses emblèmes, pourquoi pas ?, « Ligéey ak Jaamu Yàlla » (Khidma et Adoration de Dieu) ou toute autre formule bien de chez nous, capable de nous faire vibrer et résonner profondément, dans le tréfonds de nos cœurs et de notre âme. Une République Sénégalaise qui, au lieu de nous inciter, comme elle s’échine à le faire depuis plus d’un demi-siècle de demi-indépendance, à « pincer » nos éternels « koras », celle des fourmis chanteuses de l’hivernage pluvieux des indépendances, ou de « frapper » continuellement  les « balafons » devenus aphones d’une Négritude abstraite, désormais sans timbre dans le concert des nations mondialisées, serait capable de nous exhorter à « pincer » la plume de la vraie connaissance léguée par nos illustres Pères Fondateurs, celle qui leur permit jadis d’écrire et de penser par eux-mêmes, et à « frapper » enfin à la porte du Monde avec le même marteau engagé (pastéef) et la même truelle constructive (Khidma) qui nous permit dans le passé de bâtir par nous-mêmes des mosquées et des villes, pour construire dans l’avenir des centrales solaires, des grandes universités, des industries dignes de ce nom. Car, nous en sommes profondément convaincus, ce n’est qu’à travers la Khidma que nous propose Cheikh A. Bamba et à travers d’autres idéologies nationales que nous pourrons un jour construire une Cité viable pour les générations futures, réapprendre à nous sacrifier pour celles-ci et réussir à dépasser notre nocive philosophie du « njariñ loo fekke » et de « Sama bopp a ma la gënël »,qui nous incite actuellement à privilégier notre égo, à ne nous intéresser qu’à des bas intérêts conjoncturels, au détriment des démarches structurelles plus prospectives pour nos enfants et petits-enfants. Cette même Khidma qui inspira nos prédécesseurs à s’engager dans des projets immensément lourds et laborieux dont peu d’entre eux eurent la chance de profiter personnellement et qui constitue une philosophie dont le Sénégal, gagné de nos jours par la fièvre du gain rapide et de la prédation politique, a tellement besoin pour se régénérer et subir une cure de jouvence salutaire. Une idéologie nationale pour reconstruire l’« Homo sénégalensis » à la base et lui restituer son âme que les antivaleurs, les dérives des pouvoirs et les nombreux méfaits du système ont presque étouffée. Une vision qui devrait être la base de notre système politique et qui seule pourra le sortir de l’ornière. En tous cas mieux que ne le fera, à notre avis, le seul raffermissement des institutions et de la démocratie, comme beaucoup le pensent actuellement, en dehors de toute démarche idéologique et nationale populaire (même si, évidemment, la rationalisation desdites institutions demeure utile et vaudrait infiniment mieux que l’état de déliquescence et de chaos auquel leur affaiblissement confine ; un système cohérent et fonctionnel valant en général mieux que pas de système du tout).

Ainsi tout notre système politique, judiciaire, administratif, économique etc. devraient être repensés, élaborés, selon nous, bien sûr en fonction des avancées indéniables de la science, des nouvelles méthodes et des vents fécondants provenant de n’importe quelle culture ou civilisation du monde (dont l’Occident, bien entendu, et beaucoup de ses brillants penseurs et théoriciens), du moment que ceux-ci sont jugés plus efficaces pour le bien-être de l’homme ici-bas et dans l’au-delà, mais également en fonction de nos propres référents culturels, à la base, sans aucun complexe ou inhibition intellectuelle. Comment et par où commencer ? Le plus important à nos yeux, surtout à ce niveau de réflexion, consiste à oser d’abord ouvrir  le débat et de le reposer au moins en des termes assez différents des paradigmes qui nous furent arbitrairement imposés pendant des décennies et des décennies d’académisme condescendant, sans aucune remise en cause fondamentale, au point d’en faire aujourd’hui une fausse évidence intellectuelle. C’est donc dire que, sans verser dans un manichéisme culturel fictif ou un anti-occidentalisme grossier, encore une fois, il nous faudra de plus en plus récuser catégoriquement le terrorisme intellectuel et le fondamentalisme républicain  actuels entretenus par la majorité de la classe intellectuelle nationale et internationale auxquels ne cèdent en réalité que les faibles d’esprit, pusillanimes et sans véritable capacité de recul dans l’histoire des idées et des théories politiques… »

Extraits de « KHIDMA : La Vision Politique de Cheikh Ahmadou Bamba (Essai sur les Relations entre les Mourides et le Pouvoir Politique au Sénégal) » de A. Aziz Mbacké Majalis (Editions Majalis, 2011).

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