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Le Discours Mouride entre Rationalistes et «Daanukat » [Par S. A. Aziz Mbacké Majalis]

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Un problème intéressant au sein du Mouridisme, et que l’on n’a pas encore assez traité jusqu’ici, à notre sens, est la dichotomie qui a toujours existé entre les perceptions et attitudes des disciples mourides, dont deux groupes principaux semblent, à première vue, se distinguer et coexister avec plus ou moins de heurts. Ceux que l’on est tenté de qualifier d’« orthodoxes » (qui, théoriquement, fonctionnent davantage à l’intellect et aux « textes » par rapport au message de Cheikh A. Bamba) et ceux que ces derniers appellent les « daanukat » (qui, théoriquement, privilégient l’émotion, les aspects transcendants et les faveurs spirituelles du Cheikh aux enseignements formels). Cette subdivision (assez schématique, nous en convenons) nous paraît d’autant plus digne d’intérêt qu’elle démontre une certaine diversité d’approches dont la pluralité dans le Mouridisme devrait imposer, de la part des chercheurs, une perspective plus complexifiée du « discours » mouride en tant que tel.

Il est aussi intéressant de noter que la première tendance, qui se perçoit et se définit comme plus « intellectuelle », fait de nos jours de plus en plus d’émules chez les mourides modernes (surtout ceux éduqués à l’école française, de même que parmi les intellectuels dits « arabisants »). C’est ainsi que ces derniers se consacrent très souvent à dénoncer les « daanukat » dont les actes sont jugés « excessifs », « non éclairés », « contraires à l’orthodoxie » ou de nature à aggraver les traditionnels clichés de fanatisme et d’ignorance des mourides depuis toujours entretenus par leurs adversaires. Ainsi l’usage largement popularisé et symptomatique chez les mourides contemporains des expressions « Na ñu bayyi daanu yi » (Evitons de tomber dans l’émotionnel) ou « Da fay daanu rekk ! » (Il n’est point rationnel !), pour parler d’un condisciple jugé trop « irréfléchi », surtout dans son insistance considérée comme « exagérée » sur les aspects purement mystiques et émotionnels, montre aujourd’hui que le vocable originel de « daanu » (littéralement « tomber (en transe) », renvoyant aux transes spirituelles pour lesquelles les premiers disciples mourides étaient connus et redoutés, surtout lors des séances de dhikr et de déclamation de qasidas) est devenu pratiquement péjoratif dans le langage mouride moderne. Comme le démontrent d’ailleurs les critiques de beaucoup de mourides actuels sur les discours considérés comme apologétiques, trop portés sur les miracles ou même, à la limite, légendaires de certains conférenciers traditionnels.

Ceci, au moment où la survivance bien réelle de cette seconde tendance dite « émotionnelle » tend à critiquer, en retour, le discours jugé trop « tiède » des mourides « rationalistes » qui, d’après eux, ne s’engagent pas très souvent assez fortement et physiquement sur le terrain. Ils les accusent également de se cantonner généralement dans les raisonnements discursifs et les aspects exotériques, ce qui ampute la réalité du Mouridisme et rend de façon incomplète la pleine valeur mystique des faveurs extraordinaires et inédites de Cheikh A. Bamba qui, à travers leurs exposés, devient alors un simple savant et un penseur comme les autres, et non plus un Saint imbu des Bienfaits infinis dont il se réclame lui-même dans ses écrits… Il serait très difficile de décrire ici toutes les manifestations au sein du Mouridisme de cette divergence de vue qui transparaît, par exemple, dans les discours et causeries publics, dans l’appréciation positive ou négative des prêcheurs et conférenciers, dans les activités prioritaires des dahiras, dans les différences d’attitudes et de comportements des mourides, dans leurs rapports avec leurs guides spirituels dont les profils également différent souvent selon cette même dualité etc.

A notre avis, la rigidité des positions quelques fois constatée dans cette controverse, bien que compréhensible et même nécessaire sous un certain rapport (les hommes étant naturellement différents, de même que leurs priorités), ne devrait nullement prendre l’ampleur que l’on veut souvent lui donner. Surtout si on l’analyse sous le prisme des enseignements du Cheikh qui, à notre sens, penchent plutôt vers une attitude plus équilibrée et globalement plus modérée que celle des deux tendances. En effet, la religion en tant que telle comporte à la fois des éléments discursifs et exotériques (zâhir), qui parlent à l’intellect pur, et d’autres aspects métaphysiques et ésotériques (bâtin) qui parlent au cœur (qalb).

Ce dernier constituant même, en Islam, l’organe de perception et de connaissance par excellence qui complète celles de l’intellect (‘aql). Comme le suggèrent d’ailleurs maints versets du Coran qui ont résolu depuis longtemps l’équation philosophique des rapports entre la raison et le cœur : « N’ont-ils pas des cœurs avec lesquels ils réfléchissent ?» (22 : 46), « Ils ont des cœurs avec lesquels ils ne comprennent pas. » (7 : 179) etc. Versets qui justifient d’ailleurs ce que les grands maîtres dénomment la « science des cœurs » ou ‘Ilmul Qulûb. Ainsi, tout en magnifiant l’excellence de la raison et la valeur des serviteurs de Dieu « doués d’intelligence » (ûlul albâb) invités à méditer sur les Signes de Dieu dans l’univers, l’Islam n’en exalte pas moins pour autant la valeur de l’émotionnel et des sentiments humains dans l’adoration de Dieu. Tel que l’expriment par exemple les pleurs des Elus de Dieu dans le Coran, assimilables, en un sens, aux actes réflexes des « daanukat » : « Lorsqu’on leur récitait des signes du Seigneur Miséricordieux, ils tombaient prosternés, en pleurant.» (19 : 58). Et bien d’autres récits qui décrivent l’impact des sentiments d’exaltation des Compagnons du Prophète et des vertueux musulmans suscités par leur Amour infini envers Dieu.

L’on peut même sans risque soutenir que c’est précisément cette passion religieuse indescriptible et cette ardeur spirituelle extraordinaire (qui n’est rien d’autre qu’un débordement de la Himmah , ou détermination spirituelle, réhabilitée par Cheikh A. Bamba) qui permit aux premiers musulmans de s’engager dans une entreprise qui, « rationnellement » parlant, ne présentait pas à priori tous les gages du succès ultérieur. N’a-t-il pas ainsi fallu aux Sahâba se comporter comme des « daanukat » pour accepter aussi « aveuglément » de combattre à Badr, devant une troupe mieux armée et trois fois plus nombreuse qu’eux ? Cheikh A. Bamba lui-même ne se comportait-il pas en « daanukat » chaque fois qu’il s’agissait de démontrer son amour et son attachement incommensurable au Prophète, au point de sacrifier « ses enfants, sa famille, ses biens et toute son intégralité » en échange de cet amour ? Les premiers mourides auraient-ils pu se sacrifier si glorieusement et asseoir durablement un héritage dans lequel nous avons si peu de mérite sans cet esprit de « daanukat » qui les caractérisait et qui constituait, à leurs yeux, un qualificatif qu’ils valorisaient considérablement ?

Car, contrairement à notre époque, la formule « Ab muritub daanukat bu mag la ! » (C’est un mouride extrêmement passionnel et engagé !) était le plus grand compliment que l’on pouvait faire à un mouride imbu de Pastéef. Sachant surtout que cet épithète ne rimait pas forcément avec cette absence totale de rationalité et la non-conformité aux principes dénoncée de nos jours. La perte de cet esprit d’engagement émotif et sans calcul ne risquerait-il pas, à contrario, de transformer les mourides, comme c’est le cas chez beaucoup d’intellectuels contemporains, en simples adhérents théoriques et passifs à la doctrine du Mouridisme, sans nécessairement être prêts aux sacrifices personnels qu’un tel engagement requiert ? Ne risque t-elle pas de les transformer finalement en mourides sans Himmah et sans cette capacité de dépassement, d’aller au-delà du possible que permet l’émotion ? L’esprit critique, pour être souvent nécessaire, reviendrait-il, comme c’est fréquemment le cas chez la plupart des « anti-daanukat » modernes, à critiquer tout ce qui dépasse leur entendement ou s’avère cartésiennement non démontrable ?

C’est donc dire que, contrairement à la critique actuelle de l’aile « rationaliste » des mourides (dans la tête de file desquels d’aucuns nous ont quelques fois rangés, à notre corps défendant), de plus en plus tentés de négliger, bien qu’inconsciemment quelques fois, cet aspect miraculeux et émotif du message de Cheikh A. Bamba au profit de sa pensée sociale, l’aspect purement émotionnel et transcendantal de tout enseignement authentiquement religieux et mystique constitue une donnée incontournable sans laquelle ledit message ne serait nullement complet en tant que tel et ne serait, en définitive, qu’une idéologie tout à fait humaine.

D’ailleurs, il faut bien s’en souvenir, c’est Cheikh A. Bamba lui-même en premier qui a fait des déclarations sans équivoque sur les faveurs divines exceptionnelles qu’il a reçues du Seigneur dans des écrits accessibles à tous, après en avoir obtenu la Permission auprès de son Seigneur (d’après ce qu’il nous en dit lui-même). Ne faudrait-il pas ainsi aux « rationalistes » mourides songer à censurer ces vers « daanukaté » et considérer comme apocryphes les écrits de Cheikh A. Bamba comportant une quelconque référence aux avantages « irrationnels » (car dépassant l’esprit du commun) dont il s’est dit investi ? Si oui, ne faudrait-il pas également penser, pendant qu’ils y sont, à réécrire le Coran et à en retirer tous les passages miraculeux ou à priori « irrationnels » (comme les fourmis qui parlent (sourate 27), les Anges combattants de Badr, le voyage céleste du Prophète etc.) susceptibles de heurter la logique cartésienne moderne, comme n’hésitent d’ailleurs pas à le suggérer crânement de nos jours certains penseurs rationalistes musulmans fortement influencés par le dictat intellectuel mondialisé ? Alors que la réalité triviale est, à notre avis, que la religion ne peut être pleinement appréhendée et pratiquée en dehors de ses aspects supra rationnels…

Ainsi, au lieu de prétendre mutiler la foi de cette dimension émotive qui lui donne en vérité sa valeur et qui n’est que le signe des débordements d’amour pour Dieu, la véritable question méritant d’être envisagée, à notre avis, consiste à mieux définir les limitations de cette dimension qui doit être assujettie à certaines règles en dehors desquelles elle risque de contredire l’esprit de l’adoration elle-même et de verser dans des excès effectivement condamnables. Au lieu de nier le miraculeux, sous prétexte qu’il risque de mener vers les excès, il vaut mieux apprendre à ceux à qui est destiné son message à mieux décrypter ledit message, à ne pas l’interpréter dans un sens qui ne lui siérait point et à ne pas s’y fonder pour justifier des attitudes en contradiction flagrante avec les principes divins. Car, à l’analyse, l’on se rendra compte que la dénonciation des « daanukat » porte plutôt sur l’interprétation souvent erronée et abusive qui en est faite par certains disciples mourides qui, sous prétexte de « daanu » (émotion) et de « bëgg Serigne Touba » (amour pour Cheikh A. Bamba) tombent dans un grand nombre de travers, de dérives, d’hérésies et de graves accommodements que ne peut justifier que l’ignorance ou des passions humaines n’ayant rien à voir avec Serigne Touba. Mais en critiquant, bien à raison, cette tendance de faux daanukat, qui fut à la base d’un grand nombre de clichés actuels sur le Mouridisme, l’autre tendance dite « rationaliste » commit à son tour l’excès de ne pas faire la distinction entre le principe en tant que tel (qui est tout à fait louable et même indispensable) et certaines pratiques dénaturées se fondant fallacieusement sur ledit principe. Risquant ainsi de jeter le précieux bébé du « daanukaté mouride » avec l’eau du bain des usurpations des faux daanukat (ce constat des excès souvent commis pour combattre d’autres excès nous semble d’ailleurs être un élément assez universellement partagé dans l’Islam).

En définitive, notre conviction est que le juste équilibre entre les deux postures constitue la meilleure attitude à adopter. Cette vision du « rationalisme danukaté » mouride ou du « daanukat intellectuel » (que beaucoup de mourides équilibrés ont réussi à adopter) revient à toujours privilégier la connaissance, la fidélité à la lettre des enseignements de l’Islam tels que revivifiés par Cheikh A. Bamba, à utiliser pleinement ses capacités intellectuelles dans toute démarche le requérant, tout en étant convaincu qu’il existe nécessairement des aspects à priori irrationnels et tout à fait émotifs dans la foi, qui en font partie intégrante et sans lesquels elle ne serait nullement complète. Cette dualité sharia-haqiqah étant d’ailleurs concomitante dans les écrits et les enseignements du Cheikh : « Il est considéré comme obligatoire pour tout fidèle de combiner le respect envers les règles religieuses formelles (Sharia) et la conformité envers les aspects mystiques internes (Tasawwuf) (…) Quiconque parvient à associer les deux constitue un excellent modèle de conduite qu’il faudra imiter.» (Masâlik, v. 89).

Ainsi, de la même façon que l’on ne saurait légitimer les excès ou transgressions que certains mourides se permettent en prétendant se baser sur les faveurs mystiques de Cheikh A. Bamba, l’on ne saurait non plus honnêtement admettre, chez un mouride, le fait de nier, même inconsciemment, ou de limiter ces faveurs selon nos seules conceptions rationnelles. Même si c’est pour combattre ces excès, défendre la pureté du message du Mouridisme chez l’observateur non averti ou par simple complexe envers les critiques anti-soufies, salafistes ou matérialistes du Mouridisme. C’est, en d’autres mots, l’heureuse combinaison de la Shari’a et de la Haqiqah qu’il importe à tous de cultiver, dans un équilibre n’entamant nullement l’un des deux principes au détriment de l’autre. Le plus difficile sur cette question étant, encore une fois, d’adopter le juste milieu…

(Extraits de l’essai «KHIDMA, la Vision Politique de Cheikh A. Bamba»)

1 COMMENTAIRE

  1. C’est là que que les intellectuels cartésiens devraient s’arrêter et réfléchir un moment. Rationnel, bien sûr mais dans le sens de savoir à priori que trop de rationalité nuirait à posteriori au « himma » tel que le Cheikh l’a habilement réhabilité.
    Et le juste milieu et toujours la meilleure posture dans cette situation. Et plutôt la dénonciation puérile, privilégier l’éducation.

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